Notre petit groupe Habitat Urbain Marseille se réunissait sur la plage pour une discussion informelle sur la mixité sociale. Ordre du jour décousu, paroles parfois enchevétrées mais au final, au moins pour moi que la question taraude, une avancée importante : pas de mixité sociale si le groupe n'est pas d'emblée "mixte" ou alors comme une réponse pragmatique au contexte urbain (et en veillant au respect du principe d'habitat choisi) mais en revanche la plus grande vigilance sur l'intégration réelle de l'habitat à son "écosystème".
Je l'avoue je suis pour beaucoup dans la mise à l'ordre du jour de la question, aride, de la mixité sociale dans ce petit groupe que nous formons depuis quelques semaines. C'est que cette question me travaille. Tous les projets de cohabitat ou presque, du moins ceux qui s'inscrivent dans un contexte urbain, se revendiquent de la mixité sociale. Au point que cela devient un poncif de l'habitat groupé. Et pourtant cela fait débat, comme j'ai pu le constater à maintes occasions. Plus exactement ce qui semble faire débat est moins le principe théorique, communément admis, de la mixité que les moyens de la mettre réellement en oeuvre. Au fond, c'est quoi la mixité? Réponse apparemment simple : le mélange de gens issus d'univers qui a priori ne se mélangent pas. Et en ces temps de désagrégation sociale, un puissant ressort de bien des discours politiques. Pour pallier les maux d'une société qui produit de la ségrégation sociale, la mixité est posée comme le remède. Il faut du mélange pour faire société. Incontestablement. Mais comment fait-on? Revenons à l'habitat groupé. Et d'abord, un constat, les projets sont le plus souvent portés par des groupes issus des classes moyennes à supérieures, dotées si ce n'est d'un capital financier, du moins d'un capital culturel et relationnel important (parfois des trois) et sont relativement homogènes : cadres, professions libérales, "intellos précaires", blancs... plutôt à gauche, faut-il ajouter. Alors la mixité? La mixité supposerait d'intégrer aux groupes des "autres". Et là on entre clairement en terrain miné. Doublement. C'est qui l'autre? Celui qui est démuni de ce que l'on possède (ou qui possède ce dont on est démuni)? Celui qui vit différemment de soi? Qui habite différemment? Qui vote différemment? A t'on vraiment envie de vivre avec cet autre? En est-on capable? Et cet autre, lui, le souhaite t'il? Aura t'il voix au chapitre? Jusqu'où intègrera t'on au projet ses besoins à cet autre?
La question est souvent abordée sous l'angle du logement social. Si nombreux sont convaincus qu'intégrer des logements sociaux que ce soit pour soi ou pour d'autres futurs habitants est vertueux (sans compter que pour les projets urbains bailleurs sociaux et aménageurs sont des partenaires quasi-obligés), dès qu'il s'agit de l'envisager dans ses aspects concrets, la belle unanimité vole en éclats. Très schématiquement, si on y est pas contraint par le manque de moyens financiers, la mixité sociale est une belle idée dont on se passe volontiers. Le groupe dispose de moyens financiers suffisants à la réalisation de son projet? Pourquoi irait-il se compliquer la tâche avec des logements sociaux et plus précisément avec les bailleurs sociaux qui les gèrent? Le montage risque fort d'être lourd et ... long. Non, le pragmatisme plaide en faveur d'aménagements internes destinés à favoriser la mixité (sans la rechercher à tout prix), éventuellement des logements en location à loyers accessibles, parfois des mécanismes de financement solidaire au sein du groupe, qui permettent de l'ouvrir à des ménages ne disposant pas d'un apport de départ suffisant. Et c'est probablement l'approche la moins hypocrite même si elle a de fortes chances de se traduire par une relative homogénéité (à l'image de ce qui peut être observé dans les cohousings américains).
Pour en venir à des considérations plus personnelles, je me suis pas mal empêtrée là dedans. Ma mauvaise conscience de bobo relativement privilégiée dans le rôle de l'aiguillon me rappelant à mes devoirs citoyens chaque fois que la tentation de la cité idéale, à l'écart de la cité réelle, imparfaite, injuste et violente, me reprends. Je ne veux pas du cohabitat comme d'un eden de sécurité, de relative prospérité, de bien pensance unanime enclavé dans le chaos du monde et pourtant je me lance dans un projet où je vais choisir mes voisins (plutôt que de chercher à vivre avec ceux que je n'ai pas choisi) en fonction des affinités que j'aurais avec eux et c'est bien à ce prix que j'accepte de faire des compromis sur ma vision d'un habitat idéal, je vais créer avec ces voisins choisis (et triés) un habitat qui nous ressemblera et où nous ferons société... Je croyais avoir résolu ce paradoxe à coup de mixité sociale volontariste : et bien, nous irons donc chercher des autres, moins privilégiés, à qui nous offrirons la chance de pouvoir habiter aussi bien que je nous le souhaitons pour nous. Et "ils" nous en seront reconnaissants, bien sûr. Non, finalement, la charité chrétienne de dame patronesse ne me va pas non plus... C'est même à mon sens antinomique avec l'idée que l'habitat groupé et aussi ou d'abord un moyen de sortir du logement subi pour devenir acteur de son habitat.
Alors la mixité sociale? J'ai fini par comprendre deux choses : la mixité ne peut être atteinte si elle n'est pas inscrite dans les gènes du groupes dès l'origine, personne ne veut être l'autre de service, l'alibi de "diversité", la mixité ou plutôt l'objectif qu'elle poursuit le faire société, doit s'inscrire dans une réflexion plus large sur "l'écosystème" dans lequel s'intègre l'habitat. Par écosystème, j'entends le territoire naturel, social, politique et l'ensemble des relations qui s'y jouent. Si l'habitat groupé ne veut pas se condamner à devenir un avatar des gated communities (ces résidences fermées, surveillées, hypersécurisées qui florissent aux Etats-Unis mais aussi plus discrètement dans les quartiers les plus favorisés de nos villes), il doit s'envisager dans une dynamique d'échange mutuel et d'ouverture sur le milieu qui est le sien. Concrètement, ce sont autant des choix architecturaux (cultiver l'ouverture sur plutôt que l'enclavement), que des gestes du très quotidien : utiliser, fréquenter les services et infrastructures existantes plutôt que les recréer, penser l'activité du lieu en relation avec celle du quartier ou de la commune. Ça peut sembler fumeux et gentillet, mais j'ai le sentiment qu'au final ça fait un monde de différence entre un habitat qui se contente de consommer du foncier et un habitat qui fait réellement et "durablement" société.