Je bute depuis mon voyage aux Etats-Unis sur cette question. Je le sais, les statistiques d'outre-atlantique l'affirment, les groupes qui bénéficient d'un accompagnement professionnel ont beaucoup plus de chance de succès que les autres (encore faudrait-il préciser la nature exacte de l'accompagnement, mais admettons). Et je ne doute absolument pas de la nécessité d'être conseillé par un juriste pour les questions juridiques, un architecte pour les questions architecturales, un fin connaisseur du bâtiment pour la construction... Questions techniques aux conséquences lourdes pour lesquelles je conçois tout à fait qu'un groupe fasse le choix de s'en remettre à ceux qui détiennent ces savoirs et savoir-faire... Ce qui ne signifie en rien que les groupes n'ont pas leur part de travail à faire, ne serait-ce qu'une culture de base à acquérir pour être en mesure de dialoguer avec ces différents interlocuteurs et prendre en conscience des décisions qui les concernent et les concernent seuls.
Je suis beaucoup plus dubitative en ce qui concerne un accompagnement global qui viserait la façon dont le groupe s'organise en tant que groupe et en tant que collectif porteur de projet (après avoir personnellement réfléchi un temps à une reconversion professionnelle précisément dans cette direction, dois-je ajouter). Ce qui me pose question à trait à l'autonomie. L'intérêt pour moi des démarches d'habitat groupé est qu'elles visent l'auto-organisation de groupes d'individus en vue de la prise en charge, par eux et au plus près, de leurs besoins. Ou en d'autres termes l'autonomisation de ces mêmes groupes par rapport à des instances et à des logiques (économiques, politiques) qui (pour faire neutre, pour des questions d'échelle) imposent leur vision de ce que devrait être l'habitat (et au passage de ce que devrait être les relations entre habitants et producteurs d'habitat). Que sont donc des accompagnateurs professionnels si ce n'est des instances qui à défaut d'imposer "encadrent" l'autonomie du groupe? Est-il pertinent quand on vise l'autonomie de choisir une autre voie que celle du tâtonnement à la recherche de formes d'organisation réellement respectueuses des personnalités qui composent un groupe et des objectifs particuliers qu'il se donne? Que penser plus généralement de la professionnalisation et de l'émergence d'une nouvelle classe d'experts dans le contexte d'un habitat qui se veut différent car en phase avec les besoins humains que la société contemporaine foulerait au pied (la marchandisation des rapports n'étant pas le moindre de ces maux)?
Cette question ne peut être balayée par l'argument de la sincérité que l'on m'a fréquemment opposé lors des discussions que j'ai pu avoir avec différents professionnels de l'accompagnement : un accompagnateur sincère dans sa démarche va justement permettre au groupe de s'autonomiser, il va lui donner des outils (quand un accompagnateur insincère ne verrait que le profit, à ce jour très hypothétique...?). Ce n'est pas de l'âge du capitaine (ou de sa personnalité ou de sa sincérité ou de la vertu de ses motivations) dont il est ici question, mais du processus même, qui veut que là où existe un besoin existe un marché (et un expert). Et je ne comprendrais pas (pour moi, campée sur mon quand à moi) qu'un mouvement qui ambitionne de réinventer l'habitat si ce n'est de changer le monde, ne se pose pas cette question. Je crains qu'en ce cas il se condamne à devenir une nouvelle niche immobilière.
Et de repenser (du coq à l'âne) à cette superbe sortie de Toni Morrisson à propos de l'intervention américaine en Irak (il ne s'agit au mieux que d'une citation de mémoire d'un entretien paru dans les Inrockuptibles) : "nous nous proclamons les champions de la liberté, mais on apporte par la liberté comme on apporte l'électricité". Non, on émancipe personne, on autonomise personne, nous nous émancipons, nous nous autonomisons.
La question reste pour moi ouverte. Pour en juger (ou même avancer dans la réflexion) il faudrait en juger sur pièces et jusqu'à présent il n'y a pas que peu de pièces concrètes à verser au dossier. Je vais donc faire un effort sur moi pour me prémunir des procès d'intention.
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